{"id":205,"date":"2006-07-05T13:51:00","date_gmt":"2006-07-05T12:51:00","guid":{"rendered":"http:\/\/localhost:3030\/2006\/07\/un-orphelinat-au-sein-des-carpates\/"},"modified":"2006-07-05T13:51:00","modified_gmt":"2006-07-05T12:51:00","slug":"un-orphelinat-au-sein-des-carpates","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.svieta.org\/fr\/2006\/07\/un-orphelinat-au-sein-des-carpates\/","title":{"rendered":"Un orphelinat au sein des Carpates"},"content":{"rendered":"<p>Un article, fort int\u00e9ressant, r\u00e9v\u00e9lateur de la situation de certains orphelinats et plus g\u00e9n\u00e9ralement du syst\u00e8me institutionnel pour les enfants encore en vigueur en Ukraine. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par Madame Olha Mykytyn (Gazziero), doctorante \u00e0 l\u2019Institut universitaire d\u2019\u00e9tudes du d\u00e9veloppement (IUED), Gen\u00e8ve, Suisse.<br \/>\nL&#8217;article a \u00e9t\u00e9 originalement publi\u00e9 dans le &#8220;Journal des psychologues, n\u00b0 238 (Juin 2006), Paris, pp.68-72&#8221; et est reproduit ici avec l&#8217;autorisation de l&#8217;auteur.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h2>Les enfants abandonn\u00e9s face<br \/>\naux croyances \u00abvillageoises\u00bb<\/h2>\n<p>Si l\u2019on d\u00e9plore, en France, que les enfants handicap\u00e9s soient souvent marginalis\u00e9s ou exclus du syst\u00e8me scolaire, en Ukraine se pose encore la question de leur existence en tant que sujet. \u00c0 partir de ses rencontres dans l\u2019orphelinat de Vilchany, l\u2019auteur met en \u00e9vidence l\u2019approche m\u00e9dicalis\u00e9e dominante et l\u2019inertie institutionnelle h\u00e9rit\u00e9es de la \u00abd\u00e9f\u00e9ctologie\u00bb et, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, les attitudes sociales et le positionnement d\u00e9faillant des aides-soignants \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ces enfants handicap\u00e9s.<br \/>\n\u00abLa folie, dans une soci\u00e9t\u00e9 comme la n\u00f4tre, et d\u2019ailleurs, je pense, dans n\u2019importe quelle soci\u00e9t\u00e9, c\u2019est \u00e9videmment avant tout ce qui est exclu.\u00bb (Michel Foucault, \u00abLa folie et la soci\u00e9t\u00e9\u00bb, conf\u00e9rence prononc\u00e9e \u00e0 Tokyo le 20.11.70.)<br \/>\nLes pratiques sociales sont modul\u00e9es par un syst\u00e8me complexe d\u2019int\u00e9grations et d\u2019exclusions, d\u2019investissements et de projections, par lesquels certaines valeurs s\u2019imposent et viennent l\u00e9gitimer les gestes par lesquels une certaine soci\u00e9t\u00e9 construit et change sa propre physionomie au cours du temps.<br \/>\nCette r\u00e9flexion a \u00e9merg\u00e9 de mon exp\u00e9rience d\u2019interpr\u00e8te et d\u2019administratrice au sein du projet \u00e9ducatif mis en place par le Comit\u00e9 d\u2019aide m\u00e9dicale dans l\u2019orphelinat pour enfants handicap\u00e9s du village de Vilchany (Carpates ukrainiennes), entre mai 1997 et d\u00e9cembre 2001. Ce travail est la chronique de quatre ann\u00e9es de suivis p\u00e9dagogiques et de conditions particuli\u00e8res, souvent difficiles, dans lesquelles l\u2019activit\u00e9 d\u2019assistance m\u00e9dicale et psychologique d\u2019une \u00e9quipe d\u2019\u00e9ducateurs sp\u00e9cialis\u00e9s fran\u00e7ais s\u2019est trouv\u00e9e fatalement appel\u00e9e \u00e0 n\u00e9gocier l\u2019inscription d\u2019une microsoci\u00e9t\u00e9 close et relativement repli\u00e9e sur elle-m\u00eame au sein d\u2019un tissu social et culturel multiethnique 2 qui avait fig\u00e9 et fini par st\u00e9r\u00e9otyper, sous les traits d\u2019une alt\u00e9rit\u00e9 radicale et inint\u00e9grable, les petits pensionnaires de cette structure hospitali\u00e8re.<br \/>\nAu cours de ces quatre ann\u00e9es, les \u00e9ducateurs et moi-m\u00eame, qui relate ici ma propre exp\u00e9rience 3, avons d\u00fb faire face non seulement \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 interne fonci\u00e8rement diff\u00e9rente de celle pour laquelle nos pratiques \u00e9ducatives \u00absp\u00e9cialis\u00e9es\u00bb avaient \u00e9t\u00e9 con\u00e7ues et prioritairement appliqu\u00e9es, mais aussi \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 externe souvent hostile, au sein de laquelle la rupture extr\u00eame du lien familial, qu\u2019est l\u2019abandon des enfants, se trouvait doubl\u00e9e d\u2019une s\u00e9rie de r\u00e9cits et de croyances visant \u00e0 transformer la violence de cette exclusion en une mesure de rejet et de confinement.<\/p>\n<h3>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur\u2026<\/h3>\n<p>\u00c0 l\u2019entr\u00e9e de l\u2019orphelinat (appel\u00e9 \u00abditiatchiy budinok\u00bb, maison des enfants en ukrainien), une garderie, avec l\u2019\u00e9criteau : \u00abAcc\u00e8s interdit \u00e0 toute personne ext\u00e9rieure\u00bb, fait office de \u00abdouane\u00bb symbolique, s\u00e9parant la vie des villageois de l\u2019enclos o\u00f9 vivent quelques cent cinquante enfants et jeunes adultes \u00e2g\u00e9s de quatre \u00e0 vingt ans, handicap\u00e9s physiques ou souffrant de diff\u00e9rentes pathologies mentales (schizophr\u00e9nie, oligophr\u00e9nie, syndrome de Down ou autres cat\u00e9gories de maladies qui rel\u00e8vent de \u00abd\u00e9f\u00e9ctologie 4\u00bb). Les enfants \u00abvenus du diable\u00bb, \u00abn\u00e9s du p\u00e9ch\u00e9 des parents\u00bb, \u00abmaudits\u00bb (selon les d\u00e9nominations que les gens de Vilchany leur ont donn\u00e9), vivent l\u00e0, coup\u00e9s de tout contact avec le monde ext\u00e9rieur, la soci\u00e9t\u00e9, les familles qui ont pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les abandonner et n\u2019ont pas support\u00e9 de garder aupr\u00e8s d\u2019eux ces petits qu\u2019une tare physique ou mentale condamnait \u00e0 \u00eatre diff\u00e9rents des autres.<br \/>\nLe long d\u2019un mur blanc, une dizaine de fen\u00eatres s\u2019alignent sur deux \u00e9tages.<\/p>\n<div class=\"image-div\">\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/ee\/lads_images\/divers\/vils_wall.jpg\" width=\"302\" height=\"450\" \/>\n<\/div>\n<p>Derri\u00e8re, les visages des enfants. Ils vivent l\u00e0, le nez coll\u00e9 aux vitres. La maison des enfants se r\u00e9veille t\u00f4t, la lumi\u00e8re \u00e9clate, le bruit monte des r\u00eaveries interrompues, les visages sont ensommeill\u00e9s. Il est six heures du matin. Les aides-soignantes et quelques adolescents parmi les pensionnaires aident \u00e0 habiller les petits, les am\u00e8nent \u00e0 la toilette matinale. Apr\u00e8s, c\u2019est le petit d\u00e9jeuner : les assiettes, les cuill\u00e8res, le th\u00e9, la semoule. Une nouvelle journ\u00e9e commence dehors\u2026 et les nez se collent aux vitres. Les enfants ne quittent jamais l\u2019orphelinat. Leur espace de vie est ferm\u00e9 par une grille et par l\u2019interdiction qui leur est faite de sortir. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, les enfants font l\u2019objet d\u2019une classification : ceux qui sont plus ou moins autonomes malgr\u00e9 le handicap et qui peuvent se d\u00e9placer et r\u00e9agir \u00e0 leur entourage sont appel\u00e9s les \u00abd\u00e9velopp\u00e9s\u00bb ; les \u00abnon d\u00e9velopp\u00e9s\u00bb sont ceux qui sont mis sous la surveillance des premiers ; il y aussi les \u00abalit\u00e9s\u00bb qui sont lav\u00e9s et nourris par le personnel.<br \/>\n\u00abLes enfants ont \u00e9t\u00e9 group\u00e9s en fonction de leur aptitude \u00e0 marcher, sans autre consid\u00e9ration, dans deux b\u00e2timents dortoirs. La prise en charge des enfants en termes d\u2019hygi\u00e8ne et de soins m\u00e9dicaux est pratiquement inexistante. Les enfants alit\u00e9s sont peu souvent lav\u00e9s et chang\u00e9s, g\u00e9n\u00e9ralement une fois par semaine, parfois une fois tous les quinze jours pendant l\u2019hiver (le b\u00e2timent des douches \u00e9tant \u00e9loign\u00e9 des b\u00e2timents dortoirs). Ils sont nourris quatre fois par jour, mais trop rapidement, avec des aliments dilu\u00e9s qui n\u2019apportent pas une alimentation suffisante ni \u00e9quilibr\u00e9e. Le taux de mortalit\u00e9 \u00e0 l\u2019orphelinat est anormalement \u00e9lev\u00e9. La prise en charge \u201dpratique\u201d des enfants est  \u00e9galement tr\u00e8s insuffisante, car il n\u2019y a pas d\u2019activit\u00e9s organis\u00e9es pour les enfants. Les soins ne sont pas pr\u00e9vus ni organis\u00e9s, mais seulement donn\u00e9s en cas d\u2019urgence. Enfin, il n\u2019existe aucun document pour effectuer un suivi de l\u2019\u00e9tat des enfants, pas plus qu\u2019il n\u2019y a de r\u00e9union pour discuter de l\u2019\u00e9volution de chacun d\u2019eux, voire du groupe. Toute cette vie se d\u00e9roule dans des pi\u00e8ces aust\u00e8res, sans aucun jouet ni aucune d\u00e9coration adapt\u00e9e \u00e0 l\u2019enfant.\u00bb (Comit\u00e9 d\u2019aide m\u00e9dicale, 1994, p. 24.)<br \/>\nQu\u2019est-ce que passer son enfance dans un endroit d\u2019oubli et de rel\u00e9gation tel que Vilchany, o\u00f9 la prise en charge des enfants ne se distingue gu\u00e8re de leur incarc\u00e9ration ? Les quelques dessins que les \u00e9ducateurs fran\u00e7ais ont pu voir lors de leur visite les ont frapp\u00e9s par leurs couleurs sombres et leurs gribouillis monotones, le d\u00e9labrement du mat\u00e9riel \u00e9ducatif et r\u00e9cr\u00e9atif les ont choqu\u00e9s par son incurie, mais aussi parce qu\u2019il \u00e9tait symptomatique d\u2019un d\u00e9sespoir profond et fig\u00e9 : sans m\u00e9moire et sans avenir. Pour \u00e9branler cette inertie d\u2019un malheur accept\u00e9 comme allant de soi et \u00e9rig\u00e9 en syst\u00e8me de vie, un lent travail de reconnaissance de l\u2019enfant a \u00e9t\u00e9 entrepris aussi bien aupr\u00e8s des cadres et des employ\u00e9s de l\u2019orphelinat qu\u2019\u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, et ce, pour combattre \u00e0 la fois la n\u00e9gligence du personnel et de la direction, mais aussi la m\u00e9fiance dont sont frapp\u00e9s les adultes qui s\u2019occupent des enfants enferm\u00e9s \u00e0 Vilchany. Cette double indiff\u00e9rence et ce double rejet condamnaient les enfants de l\u2019internat \u00e0 une exclusion d\u2019autant plus s\u00fbre qu\u2019elle se r\u00e9percutait sur ceux-l\u00e0 m\u00eames qui en \u00e9taient les gardiens : l\u2019orphelinat \u00e9tait un no man\u2019s land o\u00f9 le dedans n\u2019\u00e9tait rien d\u2019autre que le dehors du dehors que l\u2019on avait enferm\u00e9 pour mieux l\u2019exclure. Pour r\u00e9sumer ce premier constat et l\u2019exigence qu\u2019il imposait, l\u2019on peut avoir recours \u00e0 cette formule de Boris Cyrulnik : \u00abSi la mort s\u2019est \u00e9loign\u00e9e de ces enfants, la vie n\u2019est pas l\u00e0 pour autant. Ce potentiel de vie doit \u00eatre stimul\u00e9, mobilis\u00e9, appr\u00e9ci\u00e9, reconnu, valoris\u00e9, estim\u00e9.\u00bb (Cyrulnik, 1999, p. 16.)<\/p>\n<h3>Entre la vie et la mort : ce qu\u2019en disent les enfants<\/h3>\n<p>Un enfant a besoin de soins et d\u2019attention pour grandir. Lorsque tout cela lui fait d\u00e9faut, son monde int\u00e9rieur se referme sur lui-m\u00eame. \u00c0 l\u2019occasion de quelques enregistrements audio, les enfants \u00e9voquaient leur perception de la mort, de Dieu, de l\u2019amour et de la haine qu\u2019ils nourrissaient \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leurs parents, et dont l\u2019absence les a marqu\u00e9s soit par le vague souvenir qu\u2019ils en gardent, soit \u00e0 travers un r\u00e9cit qu\u2019on leur a fait pour leur expliquer les raisons de leur pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019orphelinat (Briant, 2001, pp. 24-26).<br \/>\nSerguiy s\u2019est mis \u00e0 parler, un jour. Il voulait dire tout ce qu\u2019il ne pouvait pas dire auparavant. Et il a beaucoup \u00e0 dire pour ses douze ans. \u00abBonjour, je m&#8217;appelle Serguiy ; mon nom est Lakatoche Serguiy.<br \/>\nEt il y a un homme qui est mort, M\u00e9kolayovitch. Il nous a fait chanter. Est-ce que je vous ai montr\u00e9 comment je chante ? Essayez bien, tous, essayez. Il faut que tous chantent : Maroussia, Yvan, Oksana. Et je prie et je chante bien aussi. Je vais chanter.<br \/>\nApplaudissez.<br \/>\nQui est mort ? M\u00e9kolay.<br \/>\nJ\u2019ai offert une couronne de fleurs, et alors beaucoup de gens vont arriver. Et, Gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, je donnerai tout aux enfants. Je donnerai tout aux enfants, et de vivre longtemps ; je donne aux enfants de se promener ; je donne \u00e0 vivre longtemps. Et tous les gens sont morts. Tous ont tr\u00e8s peur. Mais pourquoi, je peux savoir ?<br \/>\nQue Dieu m\u2019aide, et Yvan Fedorovitch [le directeur] ! Que Dieu m\u2019aide !<br \/>\nEt ma m\u00e8re n\u2019est pas l\u00e0, ma m\u00e8re m\u2019a laiss\u00e9. Si ma m\u00e8re viens, je la tue, je ne la touche pas. Si elle vient chez moi, je ne veux pas la voir. Que dieu m\u2019aide ! Dieu aide-moi, je t&#8217;ob\u00e9irai beaucoup. Et d\u00e9chirer les fleurs\u2026\u00bb<br \/>\nLaryssa est une fillette de treize ans souffrant de malformation physique des jambes. Elle a un esprit particuli\u00e8rement vif et \u00e9veill\u00e9 :<br \/>\n\u00abUn adulte : Comment t&#8217;appelles-tu?<br \/>\nLaryssa \u2013 Laryssa, et ma m\u00e8re s&#8217;appelle Tatiana [elle identifie l\u2019image de la m\u00e8re au m\u00e9decin de l\u2019internat]. Je me dessine (me maquille) comme un papillon ? C\u2019est ma m\u00e8re qui me dessine. Moi aussi je dessine ma m\u00e8re ; je l&#8217;aime beaucoup ; elle me manque beaucoup ; elle est encore jeune.<br \/>\nUn adulte \u2013 Comment vis-tu \u00e0 l&#8217;orphelinat ?<br \/>\nLaryssa \u2013 Je vis bien \u00e0 l\u2019orphelinat\u2026 Je suis une petite fille ; je suis assise sur une chaise [fauteuil roulant], je deviendrai grande et je volerai dans l&#8217;espace.\u00bb<br \/>\nCes enfants sont abandonn\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames et sont contraints de faire face tout seuls \u00e0 leur pass\u00e9 d\u2019abandon et \u00e0 leur pr\u00e9sent d\u2019isolement. S\u2019ils en sont capables, ils ne peuvent compter que sur eux-m\u00eames pour atteindre un point de r\u00e9silience avec leur pass\u00e9, n\u2019ayant d\u2019autres recours que leurs ressources personnelles : leur volont\u00e9 de vivre ou ce qu\u2019il en reste, leur capacit\u00e9 de rire et d\u2019apprendre, parfois leur attitude \u00e0 se rebiffer. Ce sont l\u00e0 les cas les plus douloureux et les plus tenaces : certains enfants sont conscients de leur handicap et des malformations corporelles qui les condamnent \u00e0 \u00eatre diff\u00e9rents des autres. Ils doivent surmonter une grande honte de vivre. Tous ont un immense besoin d\u2019\u00eatre aim\u00e9s, dans un corps qu\u2019ils ne peuvent pas aimer eux-m\u00eames. Rejet\u00e9s, isol\u00e9s, ils s\u2019enferment dans leur solitude, leur anormalit\u00e9. Ils rejettent parfois en retour ceux qui les ont repouss\u00e9s. De cette demande affective contrari\u00e9e et de leurs attentes d\u00e9\u00e7ues naissent des pratiques qui exasp\u00e8rent des attitudes que l\u2019on peut rencontrer dans bien d\u2019autres enfants issus de milieux diff\u00e9rents : les enfants de Vilchany, presque sans exception, accumulent dans le peu d\u2019objets qui sont \u00e0 eux une puissante charge de r\u00e9confort et de protection (la brosse \u00e0 dent et la serviette personnelle, l\u2019assiette et la cuill\u00e8re, le crayon ainsi que les bouts de jouets qu\u2019ils cachent, la main d\u2019une poup\u00e9e, un bout de ficelle, une balle, un cube 5). \u00c0 cette magie de substitution ont fait pendant celles de la parole attentive et du geste qui apprend, ainsi que la volont\u00e9 de ne pas les d\u00e9cevoir et de corriger l\u2019injustice et l\u2019exclusion dont ces enfants sont les victimes.<\/p>\n<h3>De l\u2019ext\u00e9rieur\u2026 qu\u2019en disent les villageois ?<\/h3>\n<p>La vie des enfants de l\u2019orphelinat de Vilchany \u00e9tait scand\u00e9e par le recours syst\u00e9matique \u00e0 la punition et \u00e0 l\u2019intimidation 6. Qui plus est, la violence physique se trouvait redoubl\u00e9e sur le plan symbolique par un m\u00e9pris affich\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard : le handicap \u00e9tant une marque infamante, le sceau d\u2019une anormalit\u00e9 dont il constitue \u00e0 la fois le trait embl\u00e9matique et la sanction (Goffman, 1968, p. 47). Cette d\u00e9consid\u00e9ration de la personne de l\u2019enfant handicap\u00e9 se traduisait par toutes sortes de r\u00e9cits inspir\u00e9s du folklore local et colport\u00e9s au sujet de la naissance des enfants et de l\u2019abjection dont ils \u00e9taient la punition 7. Le personnel de l\u2019internat, recrut\u00e9 uniquement dans les villages voisins, fort peu qualifi\u00e9 et pour une bonne partie au pass\u00e9 marqu\u00e9 par l\u2019\u00e9chec scolaire, ne se faisait pas d\u00e9faut d\u2019effrayer les enfants avec de telles histoires.<\/p>\n<div class=\"image-div\">\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/ee\/lads_images\/divers\/vils_g.jpg\" width=\"400\" height=\"260\" \/>\n<\/div>\n<p>Si l\u2019on adopte une d\u00e9finition du mot \u00abcroyance\u00bb proche de celle avanc\u00e9e par Marcel Mauss en termes de \u00abrepr\u00e9sentation collective\u00bb (id\u00e9e, attitude pratique, motivation intentionnelle), ou selon une certaine tradition anthropologique et philosophique avertie des dangers inh\u00e9rents \u00e0 toute approche fonctionnaliste et totalisante, l\u2019on voit derri\u00e8re tout fait social le r\u00e9sultat d\u2019une certaine histoire d\u2019une, voire de plusieurs traditions, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019expression d\u2019un certain espace linguistique, symbolique et pragmatique \u2013 un aspect de la \u00abcroyance\u00bb que l\u2019on rendra par l\u00e0 m\u00eame disponible est celui qui en fait un produit ou un artefact culturel qui pr\u00e9tend apporter une explication \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019origine inconnue (Mauss, 1985, p. 89). Dans notre \u00e9tude, le ph\u00e9nom\u00e8ne en question est la maladie mentale, alors que la \u00abcroyance\u00bb que nous analysons est celle de la repr\u00e9sentation de la folie dans l\u2019imaginaire d\u2019une communaut\u00e9 donn\u00e9e, en l\u2019occurrence celle du village de Transcarpatie o\u00f9 se trouve l\u2019orphelinat de Vilchany. L\u2019attitude partag\u00e9e par l\u2019ensemble des villageois \u00e0 l\u2019\u00e9gard des jeunes pensionnaires est caract\u00e9ris\u00e9e par une forte volont\u00e9 d\u2019exclusion et de rejet, doubl\u00e9e d\u2019une crainte superstitieuse touchant aussi bien les petits infirmes que les hommes et les femmes cens\u00e9s les prendre en charge. Sous l\u2019influence d\u2019une religiosit\u00e9 populaire, la perception des enfants malades, enferm\u00e9s \u00e0 Vilchany, les rattachait imm\u00e9diatement \u00e0 une alt\u00e9rit\u00e9 radicale qui pouvait se pousser jusqu\u2019\u00e0 la d\u00e9n\u00e9gation de leur humanit\u00e9 : l\u2019immobilisme et le renfermement des uns, les cris et les pleurs des autres, qui r\u00e9sonnaient dans l\u2019orphelinat, la force surhumaine de certains enfants (comme Rosa et Ergika qui avaient la passion de modeler des barres de fer avec leurs mains), les crises de rage ou d\u2019hyst\u00e9rie qui frappaient plusieurs d\u2019entre eux, \u00e9taient ressentis comme autant de manifestations d\u2019une animalit\u00e9 sans mesure commune avec l\u2019humanit\u00e9 que les villageois s\u2019accordaient \u00e0 s\u2019attribuer les uns les autres. Interrog\u00e9s au sujet des enfants, on a apprit que l\u2019absence de bapt\u00eame \u00e9tait une raison suffisante pour \u00e9viter tout contact avec ces \u00abenfants du diable 8\u00bb. Face \u00e0 l\u2019\u00e9tendue de ce pr\u00e9jug\u00e9, une solution radicale fut adopt\u00e9e, qui a consist\u00e9 \u00e0 baptiser les enfants gr\u00e2ce aux bons offices d\u2019un pr\u00eatre venu d\u2019un autre district. Chaque enfant re\u00e7ut le bapt\u00eame et une croix en gage du \u00absalut de son \u00e2me\u00bb. Ce rite d\u2019int\u00e9gration \u00e0 la communaut\u00e9 religieuse constitua un premier effort destin\u00e9 \u00e0 dissiper la d\u00e9fiance des villageois vis-\u00e0-vis des enfants handicap\u00e9s. Du reste, son effet a \u00e9t\u00e9 double : il a permis de donner un signal fort de reconnaissance de l\u2019humanit\u00e9 des enfants qui ont \u00e9t\u00e9 symboliquement associ\u00e9s au reste de la population, et l\u2019apprentissage des pri\u00e8res est \u00e9galement devenu un exercice \u00e9ducatif auquel ont pu \u00eatre associ\u00e9es les aides-soignantes issues de Vilchany et des villages situ\u00e9s \u00e0 proximit\u00e9, contribuant de fa\u00e7on d\u00e9cisive \u00e0 humaniser les petits pensionnaires aux yeux des villageois.<\/p>\n<h3>Rites d\u2019\u00e9ducation : les p\u00e9dagogues-magiciens de Vilchany<\/h3>\n<p>Pour Marcel Mauss, les rites sont \u00abdes actes capables, par essence, de produire autre chose que des conventions, ils sont \u00e9minemment efficaces, ils sont cr\u00e9ateurs\u00bb, ils mod\u00e8lent, ils construisent, ils produisent le r\u00e9el (Thouvenot, 1998, p. 24). Selon Caroline Thouvenot, \u00e9ducatrice sp\u00e9cialis\u00e9e, le rite ou, plus particuli\u00e8rement, la situation rituelle, comporte des \u00abmises \u00e0 l\u2019\u0153uvre r\u00e9p\u00e9titives, se passant pour l\u2019essentiel, \u00e0 l\u2019insu des individus, de proc\u00e9dures propres \u00e0 organiser leur pens\u00e9e, leur jugement, leur action, propres \u00e0 construire et \u00e0 produire un r\u00e9el. Ces proc\u00e9dures rituelles concourent \u00e0 inclure les individus dans un groupe, \u00e0 les diff\u00e9rencier d\u2019autres individus, leur offrant une ma\u00eetrise de l\u2019impr\u00e9visible et de l&#8217;indicible\u00bb (Thouvenot, 1998, p. 28).<br \/>\nPour leur part, l\u2019\u00e9quipe des \u00e9ducateurs sp\u00e9cialis\u00e9s \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans l\u2019orphelinat de Vilchany a proc\u00e9d\u00e9 \u00e0 une sorte de ritualisation des pratiques \u00e9ducatives. Les efforts visant \u00e0 apprendre aux enfants \u00e0 marcher, \u00e0 se d\u00e9placer, \u00e0 communiquer, ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s dans une s\u00e9rie d\u2019\u00e9v\u00e9nements susceptibles de scander synchroniquement et diachroniquement le temps : le lever, le coucher, les repas, les gestes d\u2019hygi\u00e8ne \u00e9l\u00e9mentaire, ainsi que les cours improvis\u00e9s dans quelques pi\u00e8ces am\u00e9nag\u00e9es ont permis de d\u00e9finir et ordonner les journ\u00e9es, alors que l\u2019organisation de f\u00eates d\u2019anniversaire et d\u2019initiatives \u00e0 l\u2019occasion de grandes f\u00eates religieuses et civiles (Nouvel an, P\u00e2ques, F\u00eate des m\u00e8res, etc.) a permis de coordonner la r\u00e9gularit\u00e9 journali\u00e8re en unit\u00e9s temporelles plus complexes. \u00c0 son grand \u00e9tonnement, le personnel local a d\u00e9couvert que les enfants \u00e9voluaient ! Gr\u00e2ce aux attentions, \u00e0 l\u2019affection et aux gestes des m\u00e9decins \u00e9trangers, un \u00e9panouissement \u00abmagique\u00bb des enfants s\u2019\u00e9tait produit sous leurs yeux : des enfants alit\u00e9s d\u00e8s la naissance se mettaient \u00e0 marcher sous le regard m\u00e9fiant et impressionn\u00e9 du personnel de l\u2019orphelinat (75 % des enfants sont devenus mobiles) !<\/p>\n<div class=\"image-div\">\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/ee\/lads_images\/divers\/vils_i.jpg\" width=\"329\" height=\"450\" \/>\n<\/div>\n<p>Cette magie n\u2019\u00e9tait autre que la simple r\u00e9p\u00e9tition des gestes d\u2019\u00e9veil psychomoteur que chaque enfant apprend avec ses parents : incit\u00e9 et motiv\u00e9, il commence \u00e0 marcher. \u00c0 condition qu\u2019on lui adresse la parole, l\u2019enfant se met \u00e0 imiter le langage, \u00e0 articuler des sons.<br \/>\nCet \u00e9panouissement des enfants a partiellement modifi\u00e9 le comportement du personnel de l\u2019orphelinat \u00e0 leur \u00e9gard. Non seulement les \u00e9ducateurs \u00e9trangers ont su r\u00e9veiller la vie dans ces enfants vou\u00e9s \u00e0 une existence inerte et parfaitement amorphe, mais ils ont aussi contribu\u00e9 \u00e0 une prise de conscience de la population quant \u00e0 la dignit\u00e9 humaine de ces petits infortun\u00e9s.<\/p>\n<h3>Abandon et exclusion comme pratiques sociales\u2026 parents \u00abinexistants\u00bb<\/h3>\n<p>Michel Foucault a d\u00e9fini \u00e0 plus d\u2019une reprise le quadruple syst\u00e8me d\u2019exclusion de la folie adopt\u00e9 dans l\u2019Europe du XVIIe si\u00e8cle : il a notamment d\u00e9sign\u00e9 les malades mentaux comme des exclus du travail, de la famille, du jeu, du langage, enferm\u00e9s \u00e0 vie dans des \u00e9tablissements sp\u00e9ciaux : \u00ab[&#8230;] il n\u2019y avait pas de m\u00e9decin affect\u00e9 \u00e0 ces maisons d\u2019internement ; il ne s\u2019agissait absolument pas de gu\u00e9rir ces infirmes [&#8230;] ou d\u2019essayer de rendre \u00e0 la vie normale ceux qui \u00e9taient fous\u00bb (Defert, 2001, p. 497).<br \/>\nUn sort semblable \u00e0 celui des malades de l\u2019Europe du XVIIe si\u00e8cle est encore r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ces enfants handicap\u00e9s vivant dans les orphelinats ukrainiens. Leur handicap les condamne \u00e0 passer toute leur vie dans un internat d\u2019o\u00f9 ils ne sortent que pour \u00eatre hospitalis\u00e9s dans des services psychiatriques. La chute du syst\u00e8me socialiste a d\u00e9fait l\u2019illusion que des enfants pareils ne pouvaient pas na\u00eetre, mais leur sort demeure le m\u00eame : ils sont enferm\u00e9s \u00e0 vie dans des structures isol\u00e9es du reste du monde.<br \/>\nCes enfants sont les laiss\u00e9s pour compte d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui les a rejet\u00e9s avant m\u00eame de les avoir accueillis en son sein : l\u2019abandon parental a fait place \u00e0 un abandon \u00e9ducatif, les deux ayant en commun le m\u00eame abandon affectif. Si l\u2019\u00c9tat a pris en charge leur survie mat\u00e9rielle, il ne s\u2019est gu\u00e8re souci\u00e9 de leur \u00e9ventuelle int\u00e9gration ou r\u00e9int\u00e9gration au sein de la soci\u00e9t\u00e9 civile : la naissance d\u2019un enfant handicap\u00e9 est une trag\u00e9die pour ses parents qui ne b\u00e9n\u00e9ficieront d\u2019aucun soutien de la part des institutions, si ce n\u2019est d\u2019en \u00eatre d\u00e9barrass\u00e9s en le confiant \u00e0 une institution sp\u00e9cialis\u00e9e, qui n\u2019a de \u00absp\u00e9cialis\u00e9e\u00bb que le nom, l\u2019enfant abandonn\u00e9 n\u2019y connaissant alors rien d\u2019autre qu\u2019une existence vid\u00e9e de tout ce qui peut en faire une existence digne d\u2019\u00eatre v\u00e9cue. L\u2019abandon de ces enfants devient ainsi une solution de facilit\u00e9 tol\u00e9r\u00e9e par la soci\u00e9t\u00e9 civile. Au diagnostic m\u00e9dical, qui stigmatise l\u2019enfant comme incapable de d\u00e9veloppement psychique et physique et qui statue sur son inadaptation \u00e0 la vie sociale, font suite l\u2019\u00e9loignement de l\u2019environnement familial et la mort civile de l\u2019individu que la soci\u00e9t\u00e9 se contente de faire v\u00e9g\u00e9ter dans un ghetto sp\u00e9cialement am\u00e9nag\u00e9 \u00e0 cet effet. \u00c0 d\u00e9faut de handicap, lorsqu\u2019il s\u2019agit d\u2019un enfant \u00aborphelin\u00bb, l\u2019individu est priv\u00e9 de toute sorte d\u2019\u00e9ducation visant \u00e0 d\u00e9velopper son potentiel, ce qui se solde r\u00e9guli\u00e8rement par l\u2019accumulation d\u2019un retard qui le rend inadapt\u00e9 \u00e0 r\u00e9int\u00e9grer par la suite la soci\u00e9t\u00e9, si ce n\u2019est par le surgissement de troubles psychologiques li\u00e9s aux conditions inf\u00e2mes dans lesquelles il est contraint de passer sa vie.<\/p>\n<h3>Pour conclure<\/h3>\n<p>\u00abTransformation, modification, changement, \u00e9volution, restructuration, acc\u00e9der \u00e0 une autre vision du monde, l\u2019\u00e9ducateur et l\u2019institution dans laquelle il travaille vont bien avoir une fonction de modification d\u2019un \u00e9tat donn\u00e9, pour le salut des \u00eatres en souffrance ou dont l\u2019\u00e2me est perdue.\u00bb (Thouvenot, 1998, p. 257.) L\u2019action des \u00e9ducateurs du Comit\u00e9 d\u2019aide m\u00e9dicale a op\u00e9r\u00e9 un petit miracle, plusieurs petits miracles pour \u00eatre pr\u00e9cis : gr\u00e2ce \u00e0 leur intervention, des changements radicaux se sont produits dans les soins prodigu\u00e9s aux enfants handicap\u00e9s. En plus de cela, il a \u00e9t\u00e9 possible de surmonter le rejet aveugle dont faisaient l\u2019objet les petits pensionnaires de Vilchany gr\u00e2ce aux r\u00e9sultats obtenus par les pratiques \u00e9ducatives. L\u2019action \u00e9ducative s\u2019est donc d\u00e9ploy\u00e9e sur le double plan de la lutte contre l\u2019exclusion et du soutien apport\u00e9 aux jeunes personnes, abandonn\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames et entour\u00e9es d\u2019un m\u00e9pris g\u00e9n\u00e9ral. Cela a demand\u00e9 que l\u2019on proc\u00e8de \u00e0 une double transformation : celle de l\u2019image que l\u2019enfant a de lui-m\u00eame et celle du regard que son entourage porte sur son handicap. Pour ce qui est du premier point, il importait avant tout d\u2019aider les enfants \u00e0 sortir de leur \u00e9tat de minorit\u00e9 afin qu\u2019ils puissent d\u00e9velopper, chacun dans la mesure du possible, leurs capacit\u00e9s. Pour ce qui est du deuxi\u00e8me point, il importait avant tout de mettre \u00e0 mal les pr\u00e9jug\u00e9s qui reposaient sur ces enfants, afin d\u2019assurer un premier pas dans la direction de la reconnaissance de leur dignit\u00e9 d\u2019\u00eatres humains. C\u2019est en ce sens que l\u2019\u0153uvre p\u00e9dagogique des \u00e9ducateurs qui ont op\u00e9r\u00e9 \u00e0 Vilchany a assum\u00e9 les traits caract\u00e9ristiques d\u2019une intervention puissante et inattendue, d\u2019une action efficace et inexplicable, dont l\u2019effet s\u2019apparente \u00e0 celui de l\u2019action magique, au sens o\u00f9 Caroline Thouvenot a pu rapprocher l\u2019action des magiciens de celle des \u00e9ducateurs sp\u00e9cialis\u00e9s. La magie consistant justement \u00e0 cr\u00e9er de l\u2019espoir l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait qu\u2019indiff\u00e9rence et r\u00e9signation, \u00e0 savoir apprendre \u00e0 \u00eatre heureux aux uns, les enfants, et donner une chance d\u2019\u00eatre heureux aux autres, les repr\u00e9sentants de la soci\u00e9t\u00e9 civile amen\u00e9s \u00e0 s\u2019occuper de ces enfants.<br \/>\nLes enfants de l\u2019orphelinat n\u2019ont d\u2019autre m\u00e9moire ou d\u2019autre histoire que celle des dossiers m\u00e9dicaux qui les accompagnent dans leurs transferts d\u2019un \u00e9tablissement \u00e0 l\u2019autre au cours de leur vie. Les pages de ces dossiers personnels, que j\u2019ai analys\u00e9s et traduits dans le cadre de ce projet \u00e9ducatif, sont une longue suite de traumatismes. Lorsqu\u2019il est fait mention de leurs parents, aux noms et pr\u00e9noms anonymes s\u2019ajoutent les tristes pr\u00e9cisions que voici : \u00abrefus de l\u2019enfant\u00bb, \u00ababandon dans le service de maternit\u00e9\u00bb, \u00abpriv\u00e9s du droit de parent\u00e9\u00bb, \u00abm\u00e8re alcoolique\u00bb, \u00abparents sans domicile fixe\u00bb, \u00abparents inconnus\u00bb. Tous ces petits visages, leurs rires, leurs paroles, portaient grav\u00e9e la marque d\u2019un malheur ancien et tenace. Ceux qui connaissent ces enfants, ceux qui ont touch\u00e9 leurs petites mains, ceux qui ont regard\u00e9 dans leurs yeux, savent que l\u2019affection qu\u2019on peut leur vouer ne suffit pas \u00e0 redresser le tort qui leur a \u00e9t\u00e9 fait ni \u00e0 leur restituer l\u2019amour d\u2019une m\u00e8re ou d\u2019un p\u00e8re qu\u2019ils n\u2019ont jamais eus et qu\u2019ils ne cessent de rechercher. Comment se fait-il que des enfants \u00e2g\u00e9s de quelques mois \u00e0 peine s\u2019obstinent \u00e0 regarder \u00e0 travers la porte vitr\u00e9e d\u2019un h\u00f4pital comme s\u2019ils voulaient reconna\u00eetre leur m\u00e8re ou un \u00eatre cher qui les prennent dans leurs bras et les emportent loin de leur solitude ? Certains de ces enfants jettent leurs cubes color\u00e9s au loin, ignorent les peluches, ils ne font que scruter le monde \u00e0 la recherche d\u2019un visage qu\u2019ils n\u2019ont jamais connu et qu\u2019ils ne reconna\u00eetront pas. Pr\u00e9servez votre c\u0153ur de ce regard. Sinon, vous ne l\u2019oublierez jamais. Jamais. Et vous resterez l\u00e0, immobilis\u00e9s, faibles, d\u00e9sarm\u00e9s, devant la solitude de ce regard et de ces yeux\u2026 les yeux d\u2019un enfant abandonn\u00e9.<br \/>\n1. Sujet de th\u00e8se : \u00abLes abandons d\u2019enfants en Ukraine : un indicateur de la d\u00e9tresse psychosociale dans les soci\u00e9t\u00e9s post-sovi\u00e9tiques.\u00bb<br \/>\n2. Le contexte social de Vilchany est relativement complexe et se constitue de plusieurs groupes ethniques, tels que les \u00abgoutsouls\u00bb, les \u00ablemki\u00bb et les \u00abboyki\u00bb. Ce qui se traduit par un melting pot o\u00f9 se c\u00f4toient des populations d\u2019origine ukrainienne, tch\u00e8que, hongroise, roumaine, tsigane, polonaise et russe.<br \/>\n3. Exp\u00e9rience d\u2019assistance aux m\u00e9decins et p\u00e9dagogues fran\u00e7ais qui s\u2019est cristallis\u00e9e en un v\u00e9cu partag\u00e9, douloureux et exigeant, marqu\u00e9 par le constat de la d\u00e9tresse de jeunes gens \u00e0 la fois enferm\u00e9s et livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, et par le souvenir d\u2019une longue familiarit\u00e9 avec des enfants, proximit\u00e9 nourrie de leurs paroles, de leur confiance et de leur affection.<br \/>\n4. La d\u00e9f\u00e9ctologie (issue de la th\u00e9orie de d\u00e9f\u00e9ctologie de Vygotsky) est une science sovi\u00e9tique d\u00e9velopp\u00e9e dans les ann\u00e9es 1930 autour des probl\u00e8mes de diagnostic, d\u2019\u00e9ducation et de r\u00e9habilitation des enfants porteurs d\u2019un handicap ou de d\u00e9ficience mentale. Elle a conduit au d\u00e9veloppement des pratiques de regroupement, de s\u00e9paration et d\u2019enfermement des enfants handicap\u00e9s (Ainsow et Haile-Giorgis, 1998, p. 16).<br \/>\n5. Le cas des bouts de jouet cach\u00e9s illustre \u00e0 la perfection le double geste de rejet et d\u2019appropriation caract\u00e9risant l\u2019attitude de la plupart des enfants de Vilchany : les jouets \u00e9taient enferm\u00e9s dans les armoires, les chambres d\u2019activit\u00e9s \u00e9taient vides, les enfants install\u00e9s le long des murs (quelques-uns attach\u00e9s aux chaises, d\u2019autres allong\u00e9s par terre), surveill\u00e9s par les plus grands. Cet isolement, cette privation, rendent compte \u00e0 la fois de la destruction imm\u00e9diate des jouets d\u00e8s lors qu\u2019ils \u00e9taient mis \u00e0 la disposition des enfants et la volont\u00e9 de chacun d\u2019eux de pr\u00e9server et de cacher un bout de quelque chose.<br \/>\n6. La violence dont souffraient les enfants \u00e0 cause des aides-soignantes s\u2019explique par le simple fait que la maltraitance est une solution de facilit\u00e9 : il est plus ais\u00e9 de battre ou d\u2019effrayer un enfant que de lui consacrer son attention. Aussi, il n\u2019arrivait que trop souvent que les enfants re\u00e7oivent des gifles ou des coups de serpilli\u00e8re, ou qu\u2019ils fassent l\u2019objet d\u2019interdictions absurdes ou humiliantes. Un syst\u00e8me de punition avait \u00e9t\u00e9 mis en place : dans la cour de l\u2019orphelinat, il y avait une sorte de pavillon o\u00f9 l\u2019on enfermait des enfants, sous la surveillance des pensionnaires plus \u00e2g\u00e9s. Les enfants s\u2019y rendaient seuls, soumis, sous les cris d\u2019une aide-soignante. Une autre mesure a \u00e9t\u00e9 l\u2019administration des calmants \u00e0 la suite d\u2019une s\u00e9rie de grossi\u00e8ret\u00e9s adress\u00e9es au personnel.<br \/>\n7. Historiquement, l\u2019imaginaire mythologique populaire dans les Carpates ukrainiennes est fortement marqu\u00e9 par une tendance \u00e0 des bipolarisations axiomatiques (bien\/mal, bon\/mauvais, familier\/\u00e9tranger, etc.) des personnes et des objets, ainsi que par la pr\u00e9sence d\u2019entit\u00e9s imaginaires.<br \/>\n8. Bien que l\u00e9galement aboli, le culte religieux a \u00e9t\u00e9 largement tol\u00e9r\u00e9, notamment dans les campagnes et dans les districts p\u00e9riph\u00e9riques, en raison de son action conservatrice, qui en fait l\u2019alli\u00e9 du pouvoir, quel qu\u2019il soit. Dans la r\u00e9gion de Transcarpatie, trois confessions sont massivement pr\u00e9sentes : la religion orthodoxe, la catholique et la gr\u00e9co-catholique.<\/p>\n<div class=\"image-div\">\n<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\/wp-content\/uploads\/ee\/lads_images\/divers\/vils_door.jpg\" width=\"301\" height=\"450\" \/>\n<\/div>\n<h3>Bibliographie<\/h3>\n<p>Ainsow M. et Haile-Giorgis M., 1998, The Education of Children with Special Needs : Barriers and Opportunities in Central and Eastern Europe, EPS 67, Florence, UNICEF.<br \/>\nCyrulnik B., 1999, Un Merveilleux Malheur, Paris, Odile Jacob.<br \/>\nDurkheim E., 1912, Les Formes \u00e9l\u00e9mentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, 1968.<br \/>\nDefert D., 2001, Michel Foucault. Dits et \u00e9crits II, 1976-1988, Paris, Gallimard.<br \/>\nGoffman E., 1968, Asiles. \u00c9tude sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, \u00c9ditions de Minuit.<br \/>\nMauss M., 1950, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1985.<br \/>\nThouvenot C., 1998, L\u2019Efficacit\u00e9 des \u00e9ducateurs. Une approche anthropologique de l\u2019action \u00e9ducative sp\u00e9cialis\u00e9e, Paris, L\u2019Harmattan.<br \/>\nBriant G., 2001, Mise en place d\u2019une section d\u2019aide par le travail et d\u2019une unit\u00e9 m\u00e9dico-p\u00e9dagogique \u00e0 l\u2019orphelinat de Vilchany. Ukraine 2001, Uzhgorod, Comit\u00e9 d\u2019aide m\u00e9dicale (non publi\u00e9).<br \/>\nComit\u00e9 d\u2019aide m\u00e9dicale, 1994, Rapport 1994. \u00c9tat des lieux. Orphelinat sp\u00e9cialis\u00e9 de Vilchany en Ukraine, Paris.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un article, fort int\u00e9ressant, r\u00e9v\u00e9lateur de la situation de certains orphelinats et plus g\u00e9n\u00e9ralement du syst\u00e8me institutionnel pour les enfants encore en vigueur en Ukraine. Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit par Madame Olha Mykytyn (Gazziero), doctorante \u00e0 l\u2019Institut universitaire d\u2019\u00e9tudes du d\u00e9veloppement (IUED), Gen\u00e8ve, Suisse. 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